Repousser les réfugiés à la mer? 3 choses à savoir sur le plan Samsom

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Le leader socialiste néerlandais Diederik Samsom a mis en place un plan européen pour limiter l’afflux des réfugiés et les maintenir hors des frontières de l’Union. « Ne nous laissons pas tromper par l’apparence humanitaire de cette proposition fondamentalement mauvaise. Il s’agit d’opportunisme politique », a réagi Eva Berghmans d’Amnesty International.

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Auteur : Max Vancauwenberge

Le plan européen de Samsom

Jeudi passé, le leader du parti socialiste néerlandais Diederik Samsom présentait un plan pour répondre à la crise des réfugiés. Le plan, élaboré avec le Premier ministre libéral néerlandais Mark Rutte, cadre avec l’objectif que ce dernier avait fixé pour la présidence néerlandais du Conseil de l’Union européenne, à savoir drastiquement diminuer l’arrivée de réfugiés en renforçant la collaboration entre l’Union européenne (UE) et la Turquie. Ce plan n’a cependant pas encore été formellement mis sur la table des négociations.

Le plan Samsom consiste à renvoyer tous les réfugiés qui arrivent sur les côtes grecques en Turquie, et donc de les repousser et les maintenir hors des frontières européennes. C’est le fameux « push-back », qui suscite de nombreuses réactions.

Selon le plan, l’UE accueillerait entre 150 000 et 250 000 réfugiés par an directement depuis la Turquie avec la mise en place d’un canal de migration légal. Les réfugiés seraient ensuite répartis entre une partie des États membres sur une base volontaire. Aucun État membre ne se verrait donc obligé d’accueillir des réfugiés, mais le financement serait par contre obligatoire pour l’ensemble des pays européens.

Amnesty International a immédiatement réagi en dénonçant le fait que la mise en place de quotas et d’un « push-back » était contraire à la Convention de Genève. Le président de la N-VA, Bart De Wever, affirme quant à lui que « nous préférerions qu’il n’y ait d’accueil des réfugiés de guerre qu’en dehors de l’Europe, mais chaque pas en direction d’une fermeture des frontières est évidemment une amélioration ».

C’est la réaction de John Crombez, président du sp.a, qui a cependant le plus étonné et fait débat. Invité à l’émission De Zevende Dag (VRT) dimanche passé, le président des socialistes flamands a en effet soutenu le plan de Samsom, qu’il considère comme la dernière chance de sauver l’UE de l’implosion et de maintenir l’afflux des réfugiés sous contrôle. « Les plans de répartition ne sont pas vraiment appliqués. L’Europe est maintenant un continent en échec », explique-t-il. Concernant le push-back, il répond : « Je soutiens le plan Samsom aussi parce qu’il veut organiser le retour d’une façon décente. Cela ne serait pas un push-back sauvage. »

Une « erreur douloureuse », a estimé le président du PTB, Peter Mertens. Depuis, le parti de John Crombez a également pris ses distances avec les propos de son président en rejetant tout quota et push-back. En plus d’être illégale, cette solution fait en effet totalement abstraction des causes qui poussent tant de gens à fuir leur pays. De plus, le push-back n’arrêtera pas l’arrivée de réfugiés, mais aura pour principal effet de renforcer les passeurs et d’augmenter le nombre de noyés.

Une « solution » sans stratégie de paix revient à colmater une fuite avec le robinet grand ouvert

Si des mesures doivent être prises pour éviter le chaos actuel, symbolisé par la « jungle » de Calais et la fermeture des frontières de plusieurs États membres, aucune solution à la crise des réfugiés ne sera viable sans s’attaquer aux causes de cette crise. Le premier pays d’origine des demandeurs d’asile en Europe est la Syrie. Un pays touché par une guerre sanglante depuis plusieurs années qui a déjà causé la mort de 260 000 syriens.

Or seule une conférence régionale pour la paix sous l’égide de l’ONU peut mettre fin à ce conflit. Une telle solution est ce qui avait permis de mettre un terme à l’un des plus longs conflits les de l’histoire récente du Moyen-Orient, la guerre civile au Liban (1975-1990). Après 15 ans de combats entre des groupes armés politiques, religieux et ethniques, qui ont fait 150 000 morts, c’est l’accord – certes très discutable – de Taïf qui a mis fin à la guerre, malgré un fossé très profond entre les parties combattantes.

Après plus de quatre ans de guerre en Syrie, toutes les parties combattantes ont du sang sur les mains. Et en grande quantité. Néanmoins, il va falloir discuter avec tous les acteurs locaux pour parvenir à la paix et stopper Daesh, qui profite du chaos actuel. C’est le sens des négociations qui ont lieu à Genève en ce moment sous l’égide de l’ONU et qui ont démarré il y a plusieurs mois. C’est ce processus de paix que notre pays doit soutenir de toutes ses forces.

Cela servirait bien davantage l’objectif de paix que l’investissement de 9 milliards dans de nouveaux avions de combats et armes de guerre voulu par le ministre de la Défense, Steven Vandeput (N-VA). La politique d’interventions militaires dans la région a en effet également prouvé son inefficacité. Les interventions en Irak, en Afghanistan et en Libye ont complètement déstabilisé la région et profitent aujourd’hui à Daesh.

Seul le retour de la paix arrêtera l’arrivée de nouveaux réfugiés et permettra à ceux qui ont fui de revenir dans leur pays. Aussi, sans une réelle stratégie de paix, tous les plans Samsom et autres reviendront à tenter de colmater une fuite d’eau alors que le robinet est encore grand ouvert.

Tout bénéfice pour les passeurs, et encore plus de morts à la clé

Comment peut-on sérieusement affirmer qu’accueillir un million de réfugiés en Europe est impossible, alors qu’on y compte plus de 500 millions d’habitants, et proposer dans le même temps de les installer en Turquie, pays qui compte déjà près de 2,5 millions de réfugiés pour une population de moins de 80 millions d’habitants ? Ces 2,5 millions de réfugiés représentent l’équivalent de 500 camps comme celui de la « Jungle » de Calais. De quoi créer une situation qui déstabilise complètement le pays et davantage encore la région.

Cette proposition trahit également une méconnaissance de la situation sur place. La situation dans la région devient intenable pour les réfugiés : ils n’y ont pas toujours accès aux besoins de base. Beaucoup d’enfants ne vont plus à l’école depuis plusieurs mois. « On a perdu des proches, des amis, notre maison, notre vie en Syrie. Mais ce qui me fait le plus mal, c’est que mes filles n’aillent plus à l’école. C’est dangereux de partir. Mais pour nos filles, pour leur avenir, c’est aussi dangereux de rester » témoignait Maissa, une syrienne actuellement en Turquie.1

Une situation à laquelle la Belgique n’est pas étrangère, vu qu’elle n’a toujours pas rempli ses obligations financières afin de soutenir le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), qui accueille les réfugiés dans la région. Les Pays-Bas non plus, d’ailleurs.2

Plus de 3500 réfugiés comme Maissa ont déjà trouvé la mort en 2015 en tentant d’atteindre l’Europe. Les vagues portent chaque jour des corps sans vie jusque sur les côtes grecques, où ils sont récupérés par des bénévoles à bout de nerf. Mais les réfugiés comme Maissa préfèrent continuer à tenter leur chance malgré ces risques. Qui peut croire que des mesures sécuritaires vont empêcher quelqu’un qui est tellement désespéré de tenter la traversée vers l’Europe ? Renforcer la sécurité aux frontières turco-grecques n’arrêtera pas les réfugiés. Ils prendront des routes plus dangereuses et tenteront d’entrer illégalement en Europe pour pouvoir offrir un avenir à leurs enfants. Tout bénéfice pour les passeurs. Et beaucoup plus de morts à la clé.

L’exemple américain a en effet montré que le renforcement des frontières et des dispositifs de sécurité ne permettent pas d’arrêter l’arrivée de réfugiés. Les États-Unis mobilisent près de 18 milliards de dollars par an pour renforcer leur frontière avec le Mexique. Un mur de 5 mètres de haut a été construit, surveillé par 1800 tours de surveillance et 20 000 agents de sécurité, soit un agent tous les 150 mètres. Le principal résultat de cette politique a été la professionnalisation et la criminalisation des passeurs, qui a atteint celui du trafic de drogue. L’impact sur le nombre de personnes qui franchissent la frontière a par contre été très faible. Chaque année, 300 000 à 400 000 personnes continuent de franchir la frontière américaine depuis le Mexique.3

Les droits de l’homme en danger

Lorsque vous tombez dans l’eau avoisinant les 15°C, comme c’est le cas actuellement en Méditerranée, votre corps réagit de manière presque incontrôlable. Les petits vaisseaux sanguins périphériques se contractent et votre sang afflue d’un coup vers votre cœur. Vos pulsations cardiaques montent immédiatement jusqu’à 160 pulsions par minutes. Vos muscles subissent des spasmes rendant la nage presque impossible. C’est la noyade. Beaucoup pensent que la noyade est quelque chose de spectaculaire. Ce n’est pas le cas. La plupart des noyades se font dans le silence. Rien qu’en ce mois de janvier, au moins 244 personnes ont ainsi perdu la vie. Plus de 3500 en 2015. En silence et dans l’anonymat. En tentant de fuir la guerre et de construire un avenir pour eux, mais souvent aussi pour leur famille.

Amnesty International a réagi en affirmant que ce plan était « immoral » et contraire à la Convention de Genève. « Nous ne devons pas nous laisser tromper par l’apparence humanitaire de cette proposition fondamentalement mauvaise. Il s’agit d’opportunisme politique, rien de plus, a réagi Eva Berghmans d’Amnesty International. La Turquie ne peut en aucun cas être considérée comme un pays sûr, pas même pour ses propres citoyens. Ces derniers mois, des réfugiés ont été renvoyés illégalement en Irak et en Syrie. Les réfugiés issus d’autres pays doivent attendre pendant des années avant que leur demande d’asile soit traitée. »

Dans un rapport datant de décembre, l’ONG dénonçait également que des centaines de réfugiés étaient détenus illégalement dans des centres de détention dans le plus grand secret, sans aucun moyen de prévenir leurs familles. Certains auraient été menottés pendant des jours, frappés et ensuite reconduits de force dans le pays qu’ils avaient fui.

La Convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés, dite Convention de Genève, est de plus en plus menacée et remise en question. Mise en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Europe connaissait des millions de personnes déplacées sur tout le continent, celle-ci définit précisément le statut de réfugiés et les droits qui y sont rattachés. Est reconnu comme réfugié par la Convention de Genève toute personne craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques dans son pays. Chaque demande d’asile doit donc être examinée de manière individuelle par le pays d’accueil. En aucun cas un quota ne peut être mis en place, pas plus qu’une politique de push-back.

La Convention de Genève fait partie d’un ensemble de traités conclus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour éviter que se répètent les mauvais traitement réservés aux blessés, aux prisonniers de guerres, mais également aux civils, pendant ce conflit. L’utilisation des civils comme boucliers humains devenait ainsi interdite, ainsi que les « punitions collectives » et toute mesure de représailles visant les civiles. Les civils se voyaient également reconnaître le droit de fuir leur pays et d’aller demander l’asile ailleurs.

John Crombez a fait une « douloureuse erreur » en remettant en cause cette victoire obtenue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. « Aujourd’hui, nous n’avons pas besoin d’un troisième parti au Nord de la Belgique qui veuille outrepasser la Convention de Genève. La guerre, la violence, la sécheresse, l’instabilité : attaquons-nous aux causes de la crise des réfugiés et travaillons à des solutions structurelles. Et, entre-temps, rendons possible une politique humaine de l’asile », a réagi Peter Mertens aux propos du président du sp.a.

1. Le Soir, 27 novembre 2015 • 2. http://ec.europa.eu/dgs/home-affairs/what-we-do/policies/european-agenda-migration/press-material/docs/state_of_play_-_member_state_pledges_en.pdf • 3. Le Monde diplomatique (janvier 2016)

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